Le
Nouvel Hebdo -
17/05/2002
Les
géants du secteur peinent à faire évoluer leur métier sur le réseau des
réseaux. Ils invoquent les spécificités du « produit »
assurance, et le caractère indispensable du réseau physique de
distribution. Etat des lieux de l’assurance en ligne.
Nathalie
BRAFMAN
E-assurance,
les professionnels avancent à pas comptés sur le Web.
Ineas , un « pure player » innovant , mais prudent
Ineas,
l’un des premiers assureurs 100 % Internet, ne cesse de se développer
depuis sa création en 1997. Né dans l’esprit du Néerlandais Niek
Ligtelijn, ce projet, audacieux à l’époque a séduit deux financiers de
premier plan. Sécuritas Capital (joint-venture entre Swiss Reinsurance et
Crédit Suisse) et Century
Capital lui ont en effet fourni son capital. Une manne qui a permis à Ineas
de jeter les bases de sa compagnie d’assurance virtuelle, qui emploie
actuellement 45 collaborateurs. Il a fallu deux ans à Ineas pour trouver la
kyrielle de partenaires lui permettant aujourd’hui de faire face à tous
les besoins de ses clients, de la souscription du contrat à la gestion du
sinistre, en passant par son règlement.
Cette
compagnie, qui commerce sur Internet depuis octobre 1999, s’est d’abord
limitée à deux produits sur les Pays Bas : les assurances
responsabilité et habitation. Mais depuis, sa palette s’est enrichie,
avec des assurances automobiles et accidents. Et après s’être étendu en
Allemagne, en Belgique et en France, l’assureur envisage de lancer des
assurances voyage et protection juridique, de capter les internautes
italiens ou espagnols, et de distribuer ses produits sur les terminaux WAP
(téléphones portables permettant d’accéder à Internet) ou sur des chaînes
de télévision interactive. De grandes ambitions, mais en regard de ses
investissements marketing, les résultats financiers d’Ineas demeurent
trop modestes pour être publiés.
Petit exercice :
connectez-vous sur Internet et tapez assurance en ligne sur un moteur de
recherche, avec yahoo.fr par exemple. Le résultat est impressionnant :
75 sites sont disponibles. En réalité, si l’on examine à la loupe
les pages référencées, seule cinq – l’Equité, Reflex
assurance, Direct Assurance Eurofil et OK assurance – Donnent à
l’internaute la possibilité de souscrire en ligne un contrat
d’assurance automobile ou multirisques habitation. Maigre récolte alors
que ces deux produits représentent 80% des dépenses d’assurance des ménages.
A la lecture de ce résultat, une seule
conclusion s’impose : les assureurs sont en retard.
Contrairement aux banquiers ou aux courtiers en Bourse, cette profession
n’a pas encore fait sa révolution. « Ils prennent leur temps.
L’assurance est un produit froid. On ne l’achète pas pour faire plaisir »,
tempère Alexis LACROIX, directeur au sein de l’équipe assurance chez
Arthur ANDERSEN. En revanche, les courtiers d’assurance sont, eux, plus
dynamiques sur la toile. Mais leur problématique est différente,
puisqu’ils ne portent pas le risque.
Un
retard vraiment déploré ?
La plupart des
assureurs interrogés par Le nouvel Hebdo se trouvent des raisons plus légitimes
les unes que les autres pour expliquer ce retard. Parmi les arguments
figurent, pêle-mêle : la nature anxiogène du produit d’assurance
(l’assuré payant une prime pour une prestation future, il doit avoir une
confiance absolue dans les garanties qu’il a souscrites), ou encore la
complexité des mécanismes de sélection des risques, pour lequel le
contact physique ou téléphonique est irremplaçable. En réalité, les
assureurs bénéficient d’une position ultra confortable :
l’inertie de leur clientèle.
Contrairement
à la Grande-Bretagne, en France, les contrats sont reconduits chaque
année. Dans les mutuelles, les taux de chute sont très faibles et dans les
sociétés traditionnelles, il atteint 20%. Au-delà, les assureurs se
sentent coincés par leurs différents réseaux de distribution, au premier
rang desquels les 15 000 agents généraux à qui ils doivent leur
formidable notoriété. Ces professionnels, mandatés par leur compagnie
pour vendre les produits, représentent 17% de parts de marché dans la
distribution de l’assurance dans l’Hexagone, avec une part de marché de
35% pour la seule assurance dommage. En 1999, un agent général a encaissé,
en moyenne, un chiffre d’affaires de 137.000 euros (900.000
francs), dont 75% ont été réalisées en automobile et multirisque
habitation. C’est dire le poids commercial de ce réseau. Pour Stéphane
Guinet, fondateur du comparateur de tarifs Assurland, le retard des
assureurs met en lumière toute une série de carences existant dans la
distribution des : contrats « une informatique vieillissante, une
offre de produits pléthoriques mais pas uniforme ». En clair, les
courtiers et les agents d’une même compagnie ne vendent pas les mêmes
produits aux mêmes tarifs. De même il existe une différence entre les
produits vendus à Paris et ceux vendus en Province.
Selon une étude
du cabinet Arthur Andersen, sur 130 acteurs de l’assurance (représentant
80% du secteur), 87 disposaient d’un site Internet à la fin de l’année,
les mutuelles sans intermédiaires tenaient le haut du pavé devant les
assureurs directs par téléphone et les assureurs traditionnels. Mais ces
sites sont le plus souvent de simples vitrines. On y trouve des données sur
la compagnie, ses produits et des informations pratiques
d’ordre général. Au mieux, l’internaute pourra demander un
devis en ligne. Pour proposer la souscription sur Internet, les assureurs
doivent donc avancer masqués pour ne pas froisser leurs intermédiaires. En
effet, derrière ses cinq assureurs
se cachent les plus grands noms de la place : Generali pour l’Equité,
Azur-GMF pour Reflex Assurance, CGNU pour Eurofil, Axa pour direct
assurance, et les AGF pour Okassurance, la seule marque spécifiquement
online créée par un assureur ces dernières années. Les quatre autres
occupent le marché depuis des années, trois d’entre elles étant des
filiales d’assurance directe par téléphone. Parmi ces assureurs, la
mutuelle Azur-GMF fait figure de pionnière. En avril 1999, elle a été la
première à permettre la souscription directe d’un contrat santé sur
Internet avec sa filiale e-santé. Deux mois plus tard, elle a lancé Reflex
Assurance. Le joint-venture entre ces mutuelles délivre chaque mois une
dizaine de milliers de tarifs. Si l’assureur n’a pas tenu à révéler
le nombre de contrats, il est clair qu’il n’est pas très élevé.
La
famille des pionniers
Aujourd’hui
encore, Azur-GMF est la seule compagnie à proposer la souscription en ligne
des trois branches principales de l’assurance du particulier (automobile,
habitation et santé). Parmi les assureurs traditionnels, les AGF ont très
vite senti la nécessité d’être présents sur Internet et ont opté
rapidement pour une stratégie multicanal. Le groupe a non seulement crée
Okassurance pour cibler une nouvelle clientèle (voir ci-dessous), mais,
depuis fin 1999, AGF.fr est passé du statut de vitrine à celui de canal
commercial. « Nous avons 60.000 visiteurs par mois et 2.000 demande de
devis », se félicite Florence VEILEX. De quoi presser Axa de réagir.
Sur son site, l’internaute intéressé est invité à … prendre contact
avec le conseiller Axa « le plus proche » de son domicile.
Toutefois, le premier assureur français serait en train de créer
des age,nces virtuelles : des sites personnalisables
qui permettraient aux agents de prendre pied sur le Web. Generali
explore également cette voie, à l’instar de Continent Assurance, qui a décidé
d’offrir des sites aux relais de son réseau.
En réalité,
tous les assureurs ont au moins pris conscience qu’Internet est un canal
de distribution qui peut profiter à leurs agents. « Internet est
complémentaire des réseaux. Il permet de faire de la prospection, mais
aussi et surtout de fidéliser les clients en leur proposant
des services en ligne. C’est un point extrêmement important, car
la bataille commerciale ne se joue pas que sur les prix. Elle se joue également
sur la fidélisation. Internet nous permettra d’avoir une relation plus fréquente,
plus interactive », promet Claude FRIEDRICH, le monsieur web
d’Azur-GMF. Grâce à la toile, peut-être l’assurance pourra-t-elle
enfin améliorer une image encore médiocre ? Bientôt, il devrait être
possible de suivre en ligne l’avancement du règlement d’un sinistre et,
demain, le client pourra accéder à ses contrats, pour modifier ses
coordonnées personnelles, par exemple. L’objectif est de créer une
plate-forme interactive entre l’assuré et l’assureur.
Si les assureurs
français, par rapport à d’autres secteurs, débutent timidement sur
Internet, ils ne semblent pas distancés par leurs homologues étrangers,
notamment aux Etats-Unis, où le modèle le plus connu est celui
d’Insweb.com. L’objectif de cette compagnie, lancée en 1995, était de
devenir un supermarché d’assurance du particulier. Six ans plus tard,
Insweb.com enregistre toujours des pertes (20 millions de dollars, soit
22,70 millions d’euros, pour un chiffre d’affaires d’environ 5
millions de dollars) et affiche de piètres résultats de souscription :
un contrat signé pour 10.000 devis demandés. On est bien loin des prévisions
de certains cabinets d’études, à commencer par Forrester Research. En
1999, en pleine euphorie, l’institut prévoyait un chiffre d’affaires
compris entre 3,5 et 11 milliards de dollars pour 2001. Des chiffres
totalement démentis aujourd’hui.
Face à ce
retard, les assureurs doivent-ils craindre l’émergence de pure players,
des nouveaux entrants tout Internet ? « L’assurance ne se
cantonne pas à la sélection des risques. Il faut aussi gérer les
sinistres. Il ne suffit donc pas d’attirer un maximum de clients. Les
assureurs ont mis des dizaines d’années à bâtir des réseaux de
sous-traitance, tels que des garagistes, des avocats, des médecins… Cela
représente des milliards de francs d’investissement. Penser qu’un
nouvel entrant va devenir un acteur majeur de l’assurance pour disposer
de la base de clients et des réseaux partenaires relève simplement
de la plus totale naïveté », s’insurge un grand assureur de la
place.
Le
retard devient problématique
Pour l’instant,
seuls deux assureurs sont totalement virtuels : assurdiscount et Ineas
(voir ci-contre). Le premier est, en réalité, un courtier dont
l’assureur unique est l’Equité. Le courtier joue à fond la carte du
discount : les primes sont environ 25% moins cheres.