Internet est beaucoup plus qu'un simple moyen de distribuer de
l'assurance pour Niek Ligtelijn, président d'Ineas, une des premières
compagnies d'assurances à faire du commerce électronique. Ayant pris de
l'avance, Ineas en est déjà à mettre en place des outils de
fidélisation de la clientèle. Rencontre avec un assureur internaute
convaincu.
Après plusieurs mois d'activité, êtes vous toujours convaincu que
l'e-commerce soit une révolution?
Tout à fait et de plus en plus. Regardez les investissements de
Zurich, d'Allianz ou de Nationale-Nederlanden. Le client lui-même est
conscient des avantages d'Internet dans la gestion au quotidien de ses
assurances automobile et habitation. Il est prêt à l'utiliser pour
obtenir des renseignements ou pour déclarer ses sinistres.
Comment expliquez-vous alors que les ventes d'assurances sur Internet
restent marginales?
Acheter sur Internet est une question d'habitude qui demande à
s'adapter. Et les problèmes de complexité du système, ainsi que
l'absence de sécurité et de conseil ont été trop souvent cités comme
des obstacles au commerce électronique. Ce qui n'est pas vraiment le cas.
Les risques ne sont pas plus grands que lorsque l'on passe des ordres à
sa banque. Le retard dans le secteur de l'assurance résulte aussi de la
prudence des compagnies. Elles ne veulent pas «cannibaliser» leur
réseau de distribution avec ce nouveau mode de distribution, et doivent
aussi faire face à des problèmes techniques tels que la coordination
entre le front et le back-office.
Sur lnternet l'offre doit aussi être adaptée à chaque pays en
fonction de sa culture et de ses réglementations. N'est-ce pas un frein
supplémentaire?
Pour l'instant, vendre sur Internet nécessite une approche locale avec
des produits adaptés. Mais les assureurs ont dû également s'adapter
pour proposer leurs contrats par téléphone ou par Minitel. Au
Royaume-Uni, 70% des polices automobile sont souscrites par téléphone.
En France, les consommateurs ont l'habitude de se servir du Minitel. Ces
moyens de communication sont couramment utilisés, même s'ils restent
assez onéreux. Internet, qui l'est moins, a donc un avenir d'autant que,
bientôt, les comparaisons seront plus faciles avec l'euro.
Comment voulez-vous vous distinguer par rapport à vos concurrents
présents sur le Net?
Nôtre atout est d'être une véritable compagnie d'assurances capable
de tout faire, de la souscription à la gestion et au règlement du
sinistre. Nous cherchons une réputation et non une position de force.
Nous avons aussi un site qui optimise l'interactivité, où le client
garde le contrôle sur le système et obtient l'information qu'il désire
au bon moment. Nous l'invitons à faire lui-même des comparaisons de
produits en ce qui concerne les primes. Nous n'avons pas une politique
agressive disant que nous sommes moins chers que les compagnies avec
intermédiaires.
Mais vous faites cependant de la publicité?
Oui. Pour le public, nous utilisons les médias traditionnels - presse
écrite, radio et télé -, mais aussi, bien sûr, les autres sites
Internet. Aussi bien ceux des spécialistes de la maison que ceux des
constructeurs automobiles, ou encore des sites plus larges comme Wanadoo.
Il est fondamental d'être proche du client au moment où il en a besoin.
Mais nous avons aussi une démarche en direction de la profession de
l'assurance et de la presse pour expliquer ce que nous faisons.
Combien dépensez-vous pour l'ensemble de ces actions marketing?
Il s'agit d'investissements substantiels dont nous ne dévoilons pas le
montant. De toutes les façons, nous ne souhaitons pas avoir un
développement trop rapide comme cette chaîne de vêtements Boo qui,
après avoir investi 300 millions de dollars dans son site Internet, a dû
cesser son activité.
Sur quels principaux investisseurs pouvez-vous compter?
Nous en avons plusieurs, mais les deux plus importants sont la
société Securitas Capital, une filiale commune de Swiss Re et de Crédit
Suisse, et Century Capital, une société américaine.
Comment fidélisez-vous vos clients?
Internet accorde effectivement une grande mobilité au consommateur en
raison de la comparaison rapide des offres qu'il permet, notamment sur les
portails. Une étude a montré que, aux Etats-Unis, 30 des internautes
avaient changé de compagnie en moins d'un an. Il apparaît également
que, en moyenne, douze étapes sont nécessaires pour quitter un assureur
traditionnel. Avec le Réseau, on peut faciliter dix de ces opérations.
Face à cela, nous proposons un haut niveau de services et nous sommes
organisés en un système intégré reliant le front-office et le
backoffice, ce qui permet de traiter un dossier immédiatement. Tous nos
messages étant digitalisés, ils sont disponibles et accessibles à tous
les intervenants sur un dossier, expert ou garage, par exemple. Le client
lui-même suit la progression de ses demandes et peut y apporter de
nouveaux éléments à tout moment.
Comment assurez-vous la sécurité des transactions à vos clients?
En Allemagne et aux Pays-Bas, l'utilisation des cartes bancaires n'est
pas répandue. Les
consommateurs ont
l'habitude de faire des virements, ce qui ne pose pas de problème. Pour
la France, où leur utilisation est courante, nous employons les
technologies de protection de transfert de données. Les risques ne sont
pas plus importants que ceux qui existent en gérant ses comptes bancaires
entre deux pays.
Et comment protégez-vous votre propre entreprise contre la piraterie
informatique ou contre des virus comme «I love you»?
Nous avons des programmes de protection contre les intrusions
malveillantes. Quant au virus du type de celui que vous citez, nous les
évitons avec des procédures de sécurité et en formant notre personnel.
Mais nous n'avons pas d'assurance spécifique contre la perte
d'exploitation.
Et vos données, comment les mettez vous à l'abri?
Elles sont protégées en étant stockées sur deux sites déférents
établis aux Pays-Bas. Et bientôt, nous en aurons un troisième, à
Annecy, qui accueillera également une deuxième plate-forme. Elle nous
permettra de servir les clients en cas, par exemple, de panne
d'électricité générale aux Pays-Bas.
Vous vous intéressez donc de près à la France?
Oui, nous y sommes implantés depuis un an. Nous avons mis en place un
site test depuis plusieurs semaines, et nous pensons offrir un produit
automobile dans les deux mois.
Ineas fonctionne avec trente-sept personnes; vous externalisez
donc de votre activité commerciale un certain nombre de tâches. Quelles
sont-elles?
Nous sommes effectivement une petite compagnie qui doit faire appel à
des partenaires professionnels. Grâce à eux, nous pouvons mettre à la
disposition de nos assurés un savoir-faire de haut niveau. Les activités
ainsi externalisées concernent d'abord les technologies de l'information.
Ensuite, il s'agit des domaines spécifiques comme le marketing, le
juridique ou la comptabilité. Pour les tâches relatives à l'assurance,
nous externalisons l'activité de règlement de sinistres et les aspects
techniques de souscription. Plusieurs réassureurs, dont SCOR et Swiss Re
qui se chargent d'établir les tarifications et les conditions de nos
contrats, mais aussi GeneralCologne Re qui nous apporte aussi son soutien.
Diriez-vous que, pour réussir dans votre métier, il vaut mieux être
assureur ou spécialiste de l'e-commerce?
Il est nécessaire d'être assureur. Les sociétés qui se lancent sans
connaître le métier pourront dans un premier temps se permettre d'être
des distributeurs avec un simple frontoffice. Mais elles devront affronter
la concurrence qui sévit sur les portails. Une véritable compagnie
d'assurances pourra au contraire être très concurrente grâce à ses
activités de back-office. C'est en effet sur ce terrain que les assureurs
savent baisser leurs coûts.
Dans quelques années, lorsqu'Internet sera «entré dans les mœurs»,
les compagnies chercheront les moyens de se diversifier. Quels sont ceux
qu'elles auront à leur disposition?
Pour Ineas comme pour les autres, nous aurons la possibilité d'offrir
d'autres produits que des assurances automobile ou habitation. Il n'est
pas exclu non plus de s'ouvrir au secteur vie dans quelques années. Une
croissance en s'étendant à de nouvelles zones géographiques est
également possible. Nous ne l'envisageons pas pour l'instant, mais
l'activité peut s'élargir au commerce «business to business». Enfin,
nos services aux assurés pourront aussi inclure des prestations en
nature, assistance ou réparation à domicile, par exemple.
Propos recueillis par Didier Burg